Rithy Panh : « Je ne sais pas s’il y a un abattoir humain à Damas. Mais je veux savoir, connaître »

 

Tribune dans Le Monde de Rithy Panh, cinéaste franco-cambodgien, réalisateur du documentaire « S21, la machine de mort khmère rouge » et président d’honneur d’UDM21

Je ne sais pas s’il y a un abattoir humain à Damas. Je ne dispose pas d’informations particulières mais je suis comme vous : j’ai lu ce nom, Saidnaya, le rapport d’Amnesty international, j’ai écouté les témoignages terrifiants, la soif, la faim, la torture, les pendaisons. J’ai observé cette photo prise du ciel, comme une araignée noire inapprochable. Je suis épouvanté.

Je me suis arrêté sur ce chiffre, entendu d’abord à la radio : 13 000 morts en quatre ans, dans ce seul lieu. Treize mille. Je l’écris sous deux formes, que chaque chiffre perdu dans le flux quotidien prenne sa signification. Se cherche un visage. Quatre années : le temps des Khmers rouges. 13 000 morts : ce chiffre m’a fait penser au centre d’extermination S21, à Phnom Penh, tout de suite – il ne faudrait pas dire « penser », c’est comme un réflexe de connaissance, une intuition, une estimation abjecte. Il y a tant d’images impossibles dans le monde. L’image des suppliciés, si proche, à portée de nos mains, nos mains impuissantes.

Dans l’approche du mal

Il y a tant de méthodes pour détruire l’homme et le faire parler. De quoi, et pour quoi, nul ne sait vraiment. Sauf peut-être ­Donald Trump, qui parle beaucoup mais ne sait rien de la guerre et de la violence véritable. L’homme démocratique peut aussi être un imbécile. A S21, on faisait manger aux prisonniers leurs excréments. On frappait. On électrocutait. On questionnait la nuit, le jour, pendant des semaines, des mois. Puis quand le dossier était complet, presque archivé déjà, le supplicié partait dans la nuit vers le champ de la mort.

Je ne compare pas, et comme je l’ai dit, je ne dispose pas d’informations particulières. Mais j’ai filmé des bourreaux de S21 et quelques rares survivants, dont le peintre Vann Nath dont j’écris ici le nom, une fois encore, peintre et prisonnier – que tout ne soit pas englouti par le nombre. Le travail de connaissance, de description de la machine de mort ne s’arrêtera donc jamais. Toi, lecteur démocratique, sagement assis dans ton canapé à lire Le Monde, tu es maintenant comme moi, l’âge venu : saisi par une connaissance partielle, terrible, qu’il faudra approfondir, le jour venu, pour comprendre, punir, vivre à nouveau ; et tu es saisi par ton impuissance. Que faire pour Saidnaya ?

 Enfant, je ne savais rien du centre d’extermination S21. Je ne savais que ma propre condition, et encore. A chercher à manger, à boire, à tenir, à ne pas oublier les miens. A enterrer chaque jour, non loin de Battambang, ceux qui étaient morts dans la nuit. Je portais vers les fosses, entre deux bambous et dans une toile, les corps salis, légers, oubliés. Le pays était dans une telle souffrance : et alors, des lecteurs partout dans le monde savaient déjà, un peu, en partie, et sans doute se sentaient impuissants.

Je l’ai filmé dans L’Image manquante, et écrit dans L’Elimination (Grasset, 2012) : je me souviens, j’avais 14 ans, je regardais les avions filer dans le ciel, si bleu, si calme. Je me disais : mais pourquoi ne viennent-ils pas nous aider, nous sauver, nous écouter, nous bombarder, nous qui sommes promis à la mort ? Pourquoi ne m’expédient-ils pas, ces voyageurs, un appareil photo, au bout d’un parachute ? Que je puisse être l’œil du monde. Que vous ne puissiez plus détourner le regard.

Banalité du bien

Aujourd’hui, je sais en partie les crimes du pouvoir syrien. Y aura-t-il des procès ? Cet homme à grand cou et aux yeux noirs, qui fait torturer et massacrer, finira-t-il lui aussi dans une geôle climatisée, à s’expliquer et à attendre ? Je ne sais pas. La lutte contre le mal est sans fin. Je n’ai pas d’armes, je me sens fragile, impuissant, ébranlé par ces souvenirs. Mais je veux te dire, lecteur, ma colère, ma honte. Ma fatigue d’y penser encore. Et d’en parler de nouveau.

Mais cette pensée est une arme : certes, je n’ai pas de solution pour la Syrie. Mais je veux savoir, connaître. Je ne détourne pas les yeux. Je lis. J’écoute. Et, dans l’approche du mal, de mon enfance éternellement recommencée, je ne vois pas ma seule impuissance, ni le visage fermé des miens, perdu dans la terre du Cambodge. Je vois chaque être. Je veux ­connaître les noms. Saidnaya. Les méthodes. Les cruautés. Je veux lire les livres. Ils existent. Admirer les films. Connaître les peintres. Découvrir les récits. Ce n’est pas une solution, mais c’est la guerre à l’impuissance.

Entre le travail de l’enfance et le chemin de l’efficacité, il y aussi la banalité du bien, qui se cherche, par la beauté, par les œuvres, par l’attention au visage : et, tenez-vous bien, ce ne sont pas que des mots. C’est le message adressé à l’enfant là-bas qui fixe le ciel et nous regarde.

Rithy Panh (cinéaste) Le Monde 14 février 2017