Génèse du projet

La France demeure  un des premiers pays de destination des demandeurs d’asile politique,  avec 55 000 nouveaux arrivants en 2012, provenant d’une centaine de pays. Elle est également  une terre d’accueil cinématographique pour nombre de réalisateurs et d’artistes qui ont du fuir leur pays, ou qui ne peuvent y financer ou y montrer leurs films, grâce à son système de soutien ouvert et protecteur, grâce aussi au foisonnement de ses festivals et à la vitalité de son réseau de salles Art et Essai.

L’idée de lancer une passerelle entre  ces deux mondes et de faire dialoguer ses acteurs autour de cycles pérennes de rencontres et d’échanges cinématographiques, s’est nourrie de ma double expérience professionnelle : d’un côté au Centre National du Cinéma, où j’ai été directrice des affaires européennes et internationales puis membre de la Commission d’Aide aux Cinémas du Monde, de l’autre à la Cour Nationale du Droit d’Asile qui statue en premier et dernier ressort sur l’octroi du statut de réfugié aux demandeurs déboutés par l’OFPRA, où je suis présidente de section.

Dans le milieu du cinéma, un cercle vertueux s’est mis en place, même s’il est éminemment fragile. La créativité des réalisateurs, qui trouvent ici l’oxygène nécessaire à leur liberté d’expression, irrigue en retour l’ensemble du secteur, qui sans l’apport de cette diversité ne serait pas aussi dynamique, ni légitime dans sa défense de “l’exception culturelle”.

Dans le milieu de l’asile, c’est évidemment plus compliqué. Les intérêts des différents acteurs peuvent être divergents, voire contradictoires. L’état du monde, et le champ d’application de la Convention de Genève, ont bien changé depuis 60 ans. Multiplication des  guerres asymétriques et des conflits religieux et interethniques,  importance croissante des problématiques sociétales et familiales autour de la notion de groupe social  et de protection subsidiaire instaurée par les directives européennes, conséquences de la mondialisation qui, en ouvrant physiquement les frontières que les Etats s’acharnent à fermer administrativement, favorise l’explosion des trafics d’êtres humains. Le débat public oscille entre préoccupation de gestion des flux migratoires, qui tend à voir dans tout demandeur un fraudeur, et défense inconditionnelle de l’étranger venant d’un pays pauvre, perçu comme forcément victime, sans tenir forcément compte de ces évolutions et de la réalité des situations individuelles.

Le travail à la Cour Nationale du Droit d’Asile est passionnant, complexe et toujours insatisfaisant. Nous devons apprécier, en intime conviction et, en fin de compte, sur sa seule parole, la crédibilité et l’actualité des craintes de persécution du demandeur débouté par l’OFPRA, à l’issue de l’instruction et de son audition en audience collégiale. L’articulation de son récit au contexte local, macro et micro géopolitique, est donc déterminante. Nous disposons pour nous aider d’un nombre impressionnant d’outils et de sources documentaires, hiérarchisés selon les normes et standards définis par l’ONU et l’Union Européenne sous l’appellation COI, Country of Origin Information, constamment enrichis, actualisés et précisés par notre Centre de Recherche et de Documentation, complétés par des conférences des meilleurs experts.

Mais tout cela manque un peu de chair, d’humanité, et ne donne pas à voir la réalité de la vie comme certains cinéastes parviennent à nous la faire appréhender avec leur sensibilité personnelle et leur vision politique « de l’intérieur ». J’ai eu le privilège, depuis vingt ans de connaître des réalisateurs tels que Rithy Panh, Jia Zhang Ke, Raoul Peck, Atiq Rahimi, Abderrahmane Sissako, Hiner Saleem, Ferid Boughedir, et tant d’autres dont les œuvres m’ont tellement appris et enrichie, que je voudrais aujourd’hui les solliciter pour partager cette richesse, avec mes collègues, nos interlocuteurs, et  tous ceux qui pensent que la culture est aussi, et surtout, une ouverture au monde.

Anne Devauchelle